" Le corps humain vu par un sculpteur céramiste"
--------------------------------------------------------------RAYMOND PERROT
   
UNE OEUVRE GROSSE DE CONSEOUENCE
   

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Ainsi en arrive-t-on aux pommes peintes par Cézanne et aux trous sculptés par Henry Moore, inversement aux lacunes peintes par Atlan et aux boules sculptées par Fontana. L'art actuel dessine la gravidité à distance et par absence. C'est que les systèmes de codage se sont plusieurs fois retournés sur eux-mêmes, dans une oscillation due aux fréquentes prises de possession du langage par le peuple.

L'histoire de l'art de Gérard Bignolais a remonté le temps du mot à la phrase, du segmentaire à la totalisation. Son langage plastique, le moulage, est le lieu d'un attouchement à des endroits différents du corps humain comme du corps social. On ne peut pas mouler tout "d'un coup", il faut d'abord enrober le pied, la jambe, la cuisse, le bassin... Mais une fois recomposée le puzzle de cet acte morcelé de reconnaissance, la pierre coulée et moulée devient une entité qu'il faut admettre.

L'admission de la sculpture finie au rang d'œuvre pose dans l'esthétique un problème ardu. Disons-le d'une autre manière : ce n'est que dans l'état de maturité où les œuvres successives transportent l'artiste que celui-ci apprend à reconsidérer et son trajet et ses objets, deux termes principaux de l'existence esthétique.

Je ne cherche pas à instituer une coïncidence entre la sculpture de femmes enceintes et le signe définitif de la maturité de Gérard Bignolais. L'œuvre ramène toujours de l'inconnu sous les yeux ; l'infini du processus de création ne s'enchaîne que tant que le créateur cherche à lire le mouvement de récurrence qui va de l'objet visible au fond inconnu.

La poussée de voir des femmes vraies sur le point d'accoucher, accouchant, est ainsi à la fois la pulsion de l'homme voyeur et le désir de l'artiste d'affronter l'inconnu de son propos de sculpteur. Si les réactions du modèle sont pour Gérard Bignolais, depuis longtemps, une des composantes de son travail de moulage de l'inconnu, le modèle gravide était l'un des lieux à explorer comme ceux de l'handicapé(e) ou du cadavre.

Toutefois une différence apparaît, nouvelle, parce que les corps aux membres sectionnés, tordus, déformés par les maladies et la souffrance, rendus à la mort, étaient des simulacres. C'est à dire des modèles sains appelés à mimer dans la sculpture des figures nous renvoyant aux affects de la douleur, de la fatigue, du deuil...


L'art était, à ce point, réaliste. La sculpture était employée à créer des sentiments et des sensations chez un spectateur formé sociologiquement à interpréter les codes plastiques. De la vieille femme réduite à son torse (Madame P.) au jeune homme suicidé (Pendu), nous parcourions les solutions physiques de notre socialisation : agressions, répressions, ruptures, effondrements.

Le cas de la femme enceinte est tout autre. Le contenu informationnel est apparemment le même : gonflement des seins et turgescence des mamelons se préparant à la tétée, inscription des étapes de la grossesse dans une plénitude "assurée" des muscles et des chairs, position du modèle prévenant les fatigues de la séance de moulage, l'objet renvoie par ses caractères sculptés à la réalité vécue. Ainsi peut-on aller jusqu'à la lecture du nombril poussé en bosse, de la remontée du ventre jusque sous les seins...

Or ces caractères visibles paraissent secondaires par rapport au principal : le ventre contenant le fœtus. La prise de modèle dans une clinique d'accouchement a eu le résultat certain de produire un signe limite : tout autre ventre de femme risquait d'être moins plein, moins signifiant.

La grossesse est une image de la reconduction de l'espèce. Est-ce tout ? Gérard Bignolais teste l'extérieur d'un corps pour qu'il lui livre l'intérieur. Le grand livre du corps, avec ses pores et ses plis, la conformation osseuse et musculaire, avec ses élongations et ses contractions, ses finesses et ses nœuds, lui a déjà beaucoup appris sur les rapports tendus entre un soi profond et un espace social pas toujours confortable.

Souvent la mémoire de l'espèce a été proposée comme le dernier rempart à l'injustice externe, au désespoir de liberté, au présent sans chaleur. On dit que l'espèce espère toujours un futur plus heureux. Nos civilisations contestent aujourd'hui ce repère (et repaire, heureux-pére) d'une Nature fraternelle. Les femmes et les hommes hésitent à jeter l'enfant dans le bain de la solitude et de l'inégalité, du meurtre et de l'égoïsme.

Le corps de la femme va à la rencontre d'une Nature sociale qui reste à analyser, quand on sait que toute naissance est "assistée". Gérard Bignolais, entrant délibérément dans le circuit clinique (avec des complicités médicales qui intriguent, même si elles sont responsables), n'a rien perdu de cette opération qui semble vouloir délier la mère de ses angoisses, cent manipulations hautement civilisées entourant l'acte de naissance de gestes dont on ferait bien de revenir sur le côté banal.

On voit que l'interrogation portée sur la gravidité a désormais des renversements de réflexion qui dépassent la seule confirmation de la propagation du genre humain. Fabrication d'embryons à des fins de recherche (clonage, hybridation), procréation sans sexualité (embryons congelés, insémination postmortem, mères porteuses, hypothèse du père porteur), la réalité génétique nous engage peu à peu à quitter les refuges mentaux que pouvaient être le ventre "accueillant" et son fœtus "rédempteur".

Gérard Bignolais attaque ici la sculpture dans son concept d'éternité. La plénitude de la femme est bien abordée dans des blocs de pierre d'une sérénité antique ; mais cette sérénité d'allure n'est pas accompagnée de la tranquillité d'esprit qu'on suppose au thème de la grossesse.

L'Art n'est pas plus libre de proposer son éternité que la reproduction humaine ne peut se targuer d'être la représentation ultime de la Liberté

Raymond Perrot, Paris, décembre 1986 membre de l'A.I.C.A)

voir la Bibliographie des textes de R. Perrot sur G. Bignolais:



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