" Le corps humain vu par un sculpteur céramiste"
--------------------------------------------------------------RAYMOND PERROT
   
L'EMPRISE
   

La sculpture de Titre fort. Le littéraire se joint au psychologique. On croirait à une pièce du théâtre symboIiste. Si l'on voulait faire "théorique", comme notre école récente d'esthéticiens de Barthes a Damisch, Lebensztejn ou Didi-Huberman, d'entrée il faudrait écrire "l'en-pris".
Littérature des affects ou théorie des signes, la réflexion sur Gérard Bignolais ouvre sur des possibles textuels qui tiennent moins à la propension contemporaine de commenter, de nourrir la pauvreté plastique par le "gris des mots" autour, que d'une caractéristique que j'ai souvent signalée : cette œuvre est liée au langage, possède une langue interne repérable par son vocabulaire et sa grammaire, ses articulations et ses tournures, sa rhétorique...
Classable parmi les sculpteurs réalistes et/ou expressionnistes, Gérard Bignolais utilise les figures du corps pour exprimer divers états de sa pensée sur la société et sur l'homme. Calquant les formes sur des modèles choisis - et quelquefois l'ayant choisi - il produit des figures lisibles, venant vers nous en même temps que nous nous tendons vers cette conversation suggérée.
Il répugne aux sculpteurs, aux artistes en général, d'être pris en flagrant délit de parole. L'art, n'est-ce pas, concernerait l'indicible. Mais un autre point de vue est défendable : l'art formule ce que le consensus langagier n'ose pas. L'incompréhensible oblige au préhensible.

Prise de pouvoir, prise de contrôle, prise de guerre, voilà les emprises, des en-pire, qui tiennent du mépris. Ce mépris de l'homme pour l'homme, du maître sur les déshérités, du gouvernant pour les citoyens, du décideur sur les travailleurs, nous le connaissons et en faisons chaque jour la sombre expérience. Il faut donc bien du courage, bien de la ténacité, pour s'aventurer vers la prise de conscience, la prise à témoin, la prise de parole, la prise à partie...
Interpeller les puissants, les juges et les mandarins. Introduire le doute dans une société de droit. Retourner les paillassons. Cette voie est aussi offerte, rien moins que facile.

L'abord de l'œuvre de Gérard Bignolais est rude. Les figures sont tronquées, tordues, brûlées, à la limite de la corruption et de la destruction. Ce qui prouve que l'artiste a reconnu la voix terrible de la douleur et du malheur, qu'il ne refuse pas de la restituer avec toute sa supplication et dans toute sa mélancolie.

Ce retournement de nos conditions terrassées est souvent mal compris. L'amateur se détourne. Même des artistes n'ont pas voulu de ce sculpteur. Les censures ont été nombreuses.
Se prononçant sur les grands thèmes, la honte de l'exploitation, le silence de la vieillesse, l'inconnue de la femme, l'effroi des hécatombes... Gérard Bignolais n'utilise que les principes de la sculpture : des formes dans l'espace, des gestes amorcés, des surfaces marquées. La prise d'empreinte, comme chez Rodin, fournit des termes manipulables.


C'est par-là que s'assure l'emprise. Mettre du corps vrai dans l'abstraction d'une œuvre - car toute l'œuvre figurative est le résultat d'abstractions qui opèrent du projet à l'objet final - revient à mettre le dedans dehors, à resensibiliser
les regards froids, à affecter la connaissance d'un supplément d'émotion.

La conjugaison d'une plénitude et d'une torsion, d'un élan et d'une coupure, d'une beauté et d'une cruauté, convie à une observation multiple qui va de l'allure générale au détail incongru. Là encore, les règles de la sculpture classique se plient à un usage contemporain plus narratif, laïc et humaniste.
A leur tour les figures constituées deviennent membres de regroupements, malgré leurs arrêts et leurs blessures elles s'unissent en des corps sociaux plus vastes. Combien d' "infirmeries de campagne", d'"hôpitaux", de "maternités", d'"hospices" ont été les Bourgeois de Calais de Gérard Bignolais !
Cet aller-retour du tout au détail, du grain vrai au discours de groupe, ne fixe plus une position contemplative. La spirale des signes élargit le champ d'interprétation, ce que n'ont pas manqué de constater les photographes ou cinéastes (et vîdéastes) capturés par cette œuvre.
De Gérard Bignolais, premier photographe de ses sculptures, à Sabine Weiss, experte en vision réaliste-politique, pour qui ambiance et description ne s'opposent nullement, on peut comprendre que la prise de vue ait été excitée par ces articulations visibles du punctum à l'ensemble.
L'emprise de vue est la partie développée par l'emprise d'empreinte, dans un dispositif discursif qui se déploie par vagues.

Raymond Perrot, mars 1992

 

voir la Bibliographie des textes de R. Perrot sur G. Bignolais:



top
bouton retour